Françoise Poulet

La folie comme miroir tendu au spectateur dans Les Illustres fous de Charles Beys (1653)

[Résumé]

Avec Les Illustres fous, comédie publiée en 1653, Charles Beys propose une variation originale sur la structure du théâtre dans le théâtre, de même qu'une illustration des rapports entre métathéâtre et déraison. La galerie des pensionnaires de l'asile de Valence, qui défilent sous les yeux des spectateurs intérieurs de la pièce, s'inscrit dans la vogue européenne des représentations de la folie, tout en permettant d'interroger les liens qui unissent vérité et fiction : si l'illusion dans laquelle se trouve plongé le fou apparaît comme le reflet de la perte d'identité temporaire que subit le comédien lorsqu'il joue son rôle, l'insensé se définit plus généralement comme une image renversée de l'être humain dans sa totalité. Reprenant le topos de la folie universelle, la pièce fait du lieu de l'asile une scène de théâtre, mais aussi un microcosme où les hommes s'illusionnent sur eux-mêmes et sur leur prétendu savoir. Dans le répertoire théâtral français des années 1630-1650, alors que l'héritage érasmien de la « morosophie » n'est plus dominant, Beys propose un retour singulier vers la tradition renaissante, en opérant un renversement caractéristique de ses sources espagnoles (Lope de Vega), où les frontières entre folie et raison n'étaient brouillées que temporairement. La structure du théâtre dans le théâtre se dote ici d'une fonction métathéâtrale, mais aussi anthropologique : dans la mesure où théâtre et folie reposent sur le même bouleversement des repères entre illusion et réalité, le moins déraisonnable des hommes sera celui qui n'oubliera pas que le monde est un jeu d'apparences où la plus infime de nos certitudes menace toujours de s'effondrer.

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