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Bluet d'Arbères, comte de Permission

Par Jean-François MARMION
Soutenu le Lundi 07 Juillet 2003

 

Directeur de recherche : Gérald Chaix

Comment devient-on paranoïaque à la Renaissance ?…
Successivement berger, charron, artilleur, ermite, prophète, et bouffon malgré lui dans le sillage du duc Charles-Emmanuel de Savoie puis d'Henri IV, le souvenir de Bernard Bluet (1566-1606) nous est surtout conservé par l'oeuvre littéraire qu'il n'a paradoxalement pas écrite, mais dictée à ses protecteurs nobles et facétieux feignant de la cautionner. Dans son Intitulation, recueil monumentalisé d’une centaine d'opuscules volontiers autobiographiques grouillant de luxuriantes visions, de jongleries étymologiques et de paraboles à caractère religieux, Bluet, autoproclamé comte de Permission et notoirement tenu pour fou, revendique son illettrisme au privilège de l’inspiration divine directe. Son propos apparaît donc moins comme la source fiable d’événements historiques valides que comme le témoignage subjectif d’une personnalité tout à fait singulière, susceptible de s’infliger les pires mortifications pour médiatiser toujours plus fidèlement le Verbe. La matière pour une approche clinique ne manque pas, puisqu’il nous est loisible de procéder d’une part à une taxinomie de ses hallucinations, et de reconstituer d’autre part les prémices de son altération psychique aussi bien que le point de bascule précis où ces symptômes se catalysent pour systématiser une perception déviante de la réalité. Une telle problématique requiert simultanément une étude transversale de différents mystiques et doit prendre en considération de nouveaux paramètres utilisés pour l’étude phénoménologique des états modifiés de conscience en général et de l’extase en particulier, en l’occurrence les apports psychanalytiques, évidemment, mais également neurobiologiques.
La personnalité de Bluet peut sembler irréductible à une analyse définitive puisque résultant, en dernier recours, des méandres de la foi plus encore que de la pathologie. Chacun selon sa chapelle sera toujours libre de cataloguer ses écrits comme les résidus d’un pervers polygraphe, d’un débrouillard traîne-savates, d’un pré-tartuffe, d’un post-goliard ou comme le premier exemple connu de journal de bord tenu par un paranoïaque. Mais le comte de Permission fait également figure d’apprenti saint qui n’aurait pas été pris au sérieux. Ne lui manquait sans doute, pour susciter un scepticisme plus poli, que de se confiner loin du siècle : couvert par l’institution ecclésiastique, il aurait pu exciper de son statut monastique pour se positionner en mystique dont les expériences n’auraient plus été jugées maladroitement décrites qu’en vertu de leur ineffabilité, et non de l’incompétence littéraire et des approximations doctrinales de leur bénéficiaire. Il est possible que son illettrisme eût représenté, comme il l’entendait lui-même, une garantie d’authenticité. Au lieu de ça, les visionnaires autodidactes comme le comte de Permission écopent de l’irrévérence diagnostique dont on n’ose accabler certains fleurons du XVIIe siècle, ce « siècle des saints » qui s’ouvre avec ce petit berger savoyard monté à Paris pour assurer la catéchèse d’un indolent cheptel humain.

 

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